Si on faisait du design de panneaux d’affichage horaires RATP (Partie 2)
On a vu dans le post précédent (Si on faisait du design de panneaux d’affichages horaires RATP - Partie 1) que la RATP est capable de faire 4 entorses à la “Règle de cohérence et de prévisibilité des données”, qui voudrait qu’un panneau d’affichage soit précis, cohérent, et ne mente pas quant à l’affichage des trains à venir.
Dans cet épisode précédent, on a vu que la RATP ne rechignait pas à “planquer” ses retards lorsque cela l’arrange.
Poursuivons maintenant notre analyse.
- Le Train Fantôme

Nouvel exemple de créativité cheminote : on s’était habitué à ce que l’écran soit par nature faux en affichant un numéro de voie dans la colonne “Heure de passage” (c’était notre première entorse à la règle de cohérence). Ici, le grand ordonnateur des panneaux d’affichage commet l’exploit de faire un combo “Double Entorse” : on rompt l’habitude pour les trains OFRE et QENO, en affichant uniquement la VOIE de ces 2 trains - 5è entorse, pour reprendre la numérotation précédente - et on affiche uniquement une VOIE dans une colonne titrée “Heure de passage” - 6è entorse !
Un voyageur avisé pourrait supposer que le train QFRE passera Voie 1 entre 9:03 et 9:05, soit probablement aux alentours de 9:04. Mais 2 raisons empêchent probablement l’affichage de cet horaire :
- le ZX Spectrum + dédié au calcul des affichages est en Stack Overflow
- le grand régulateur des panneaux s’apprête à balancer subrepticement le train QFRE… sur la VOIE A (pas la voie 2, voir post précédent!)
- Le message à caractère informatif de la plus haute importance

Lorsqu’un événement survient sur la ligne, la zone d’affichage d’informations illisible décrite dans le post précédent change de couleur, probablement pour attirer davantage l’attention de l’usager. En soi, cela n’est pas une entorse supplémentaire. Ce qui pourrait davantage être qualifié d’entorse supplémentaire, ce serait plutôt d’afficher 3 trains fantômes sur 4 ! Bénéfice du doute, nous ne portons pas cet exemple au débit de la RATP.
- Le train retardé (pas planqué)

Cas classique - on peut noter que le “train retardé” est affiché en jaune, pour attirer le regard du voyageur.
7è entorse à la Règle de cohérence : un train qui n’a pas d’horaire précédemment affiché NE PEUT PAS ETRE EN RETARD ! Le train QTIE était simplement annoncé VOIE 1 (voir l’image ci-dessus)… il est donc retardé, mais par rapport à quel horaire ?
- Le train retardé fantôme

On franchit haut-la-main la 8è entorse à la Règle de cohérence, et sans se fouler (!) - Puisque les trains sont retardés, cessons de dire s’ils sont retardés, mais disons plutôt où ils sont : on supposera que l’usager connaît parfaitement la ligne et sera en mesure de faire son estimation avec son Commodore 64 mental.
Ah, 9è entorse franchie aussi : l’intitulé “Heure de passage” s’est transformée en “Position”. Qu’en termes ferroviaires ces choses là sont dites, mais il n’empêche pas moins que cela rompt à nouveau la cohérence de l’affichage.
Ah ah, 10è entorse à la règle de cohérence : on avait 4 trains dans l’écran précédent, on n’en affiche plus que 2 dans celui-ci. Les 2 NEGE manquants sont priés de se signaler au contrôleur.
- Facétie chromatique (I)

Il est toujours intéressant de déstabiliser l’usager en modifiant les signaux qu’on lui envoie (je ne pense maintenant plus qu’il s’agisse d’un hasard, mais plutôt d’une stratégie de désorientation sensorielle savamment orchestrée par la RATP). Ici, ce “train retardé” est bleu. Jaune, d’habitude. ENTORSE N°11.
- Facétie chromatique (II)

Cette stratégie de désorientation sensorielle peut évidemment être poussée plus loin, pour arriver à créer cette magnifique Entorse n°12 à la Règle de cohérence. “Et si on mettait certains trains retardés en jaune, mais d’autres en bleu, peut-être que l’usager ne comprendrait plus rien ?” - “T’as raison, Mimile, prends le jaune et le bleu sur la palette graphique du TO7-70″.
- Facétie chromato-spatiale

“Vu le retard qu’on a, les usagers vont pas être content!” - “T’as raison, Mimile, t’as bien mis le jaune et le bleu ? ben maintenant, vire le message du bas et espace toute les lignes”. Entorse n°13 à la Règle de cohérence.
- L’astérisque qui fait la différence

Pour corser un peu la lecture des panneaux, on rajoute des termes jamais vu avant : “Stationne V.A*” dans “Heure de passage, c’est évidemment l’Entorse n°14 immédiate. Mais quand on rajoute le combo de l’astérisque, on arrive à l’Entorse n°15, sans se presser. QENO stationne à quai, fort bien. Repartira t’il ? Changera t’il de couleur ? Mystère…
- La collection Hiver 2010 - 2011
Quand le désastre de la prévision des horaires est tel qu’il est depuis septembre, on n’a plus d’autres solutions que de ne plus afficher d’horaires, ce qu’on a vu plus haut, et on indique la position géographique du train. Mais ici, divine surprise, le train RHIN est à Défense, mais sans être ni à quai, ni Voie 1, ni en “stationnement” voie A. Il est là, mais personne ne l’a vu. Entorse n°16.
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On m’objectera que la stratégie de désorientation sensorielle du voyageur est assez sophistiquée (au minimum 16 paramètres sur lesquels jouer) et qu’elle mérite quand même d’être saluée comme une réussite de l’ingénierie à la française. Ce n’est pas faux, soyons beaux joueurs, reconnaissons que cette quasi-perfection dans la complexité est probablement l’oeuvre d’un collectif travaillant dans l’intérêt général, dans l’ombre, depuis de nombreuses années.
Et, pour être complet sur ce sujet, n’oublions pas d’associer aux éléctroniciens et informaticiens qui programment cette merveille sur un Micral 30, le responsable de la signalétique sur site : Pour parachever l’oeuvre, il a eu l’intelligente idée de cacher les panneaux indiquant les voies derrière le moniteur.

Chapeau bas.

